De Maël-Carhaix, par Quintin, la Grèce et l'Europe
ce libertaire, éveil de la conscience bretonne
par Daniel HINAULT
Émile Le Scanv, « Milig ar Skañv », 1931/1996, fils de paysan en Cornouaille bretonne, s'est "cultivé" jusqu'à six ans dans la nature de son village de St Tienneg en Maël-Carhaix. Puis, après l'école primaire, où se fait l'apprentissage du français et l'instruction dans une nouvelle culture, il devient pensionnaire à Quintin en octobre 1943.
« Je n'aurais jamais fait d'études si je n'avais pas été au séminaire. J'étais excellent élève avec pour choix devenir instituteur ou curé. Dans la tête d'un garçon de mon âge, il y avait en concurrence l'image lugubre de la classe avec le tableau noir et les craies et de l'autre les fastes de l'église avec les chasubles, les ors, l'encens, les fêtes, les pardons. Aussi, même sans vocation, on choisit plutôt le théâtre. Surtout quand on a de l'imagination... »
Sans difficulté aucune, Emile assimile l'enseignement gréco-latin et s'imprègne avec soif et finesse de tout ce que le Petit Séminaire lui propose. Il y approfondit aussi la langue bretonne et une connaissance de l'histoire de la Bretagne que le gouvernement de Vichy introduit alors dans l'enseignement.
« J'ai trouvé des professeurs qui m'ont appris MON histoire de Bretagne. Jean Martin, professeur de Philosophie particulièrement et l'abbé Le Fell qui racontait des histoires en Breton pendant les récréations et les promenades. Enfin on m'apprenait MA langue, celle avec laquelle on m'avait fait honte... On m'apprenait que MON pays avait une histoire propre... J'ai senti confusément que j'allais me battre pour ce pays-là ! Ma vocation de chanteur breton est certainement née au Petit Séminaire de Quintin. »
Après le service militaire en 1951 et la découverte de Montparnasse et des Bretons de l'émigration, il entre chez les Pères Blancs qui l'envoient à Rennes préparer sa licence de philososophie. Bientôt la crise de conscience et la maladie le conduisent à poursuivre sa formation d'homme dans la douleur, la difficulté, l'errance ; celle-ci le conduit dans les années cinquante en Grèce, voire peut-être jusqu'à Odessa en Union Soviétique, mais surtout en Belgique où il rencontrera Katell, qu'il épousera en 1963.
Dans les années 1964/1965, GLENMOR, ancien de Quintin, nous offrait deux récitals, dont un avec KATELL, sa compagne. (L’un en 1964 ; l’autre le dimanche 28 février 1965). Par ses mélodies et sa dégaine très particulière, il a marqué particulièrement certains d'entre nous, éveillant notre conscience de Bretons, et notre fierté d'en être, nous des Côtes -du-Nord, devenus Costarmoricains dans les années quatre-vingts, même pour ceux, comme moi, du pays Gallo puisqu'une grande partie de son répertoire était alors en Français.
Vous trouverez ci-après des extraits des chants et poèmes qui me sont restés en mémoire de ses récitals du début des années soixante au Petit Séminaire de Quintin. Je vous renvoie au livre d'André-Georges Hamon La voix du clan GLENMOR, particulièrement intéressant sur cet artiste hors du commun.
LE RETOUR
Et voici bien ma terre
la vallée de mes amours
quand bien même se lève
en fleur de bruyère
la graine d'insoumission (…)"
SODOME
Ils sont nés d'un amour bien trop vague
ces enfants qui marchent les yeux pliés
la crainte l'emporte et la peur divague
ils sont fils de roi leur père était berger
ils ont l'empire des preux au cœur de la ville
Sodome est leur gloire et Gomorrhe le berceau. (…)
TABLE D’HÔTE
Etranger amarre ici ta galère
les vivants pardonnent les morts sont amis
d'outre monde s'évident sur la terre
haines et rancœurs les temps ont fui
étranger demain si la bonté se fait nôtre
au terme les blés seront engrangés
le pain sera blanc à la table d'hôte
passant demeure ici pour le partager (…)
LES CHEMINS DE LA BOHÊME
Il est des chemins il est des vallons
où la vie reprend ses droits
il est des sentiers et des horizons
où le cœur revis ses joies
il est des matins et des lendemains
où courent les vents et meurt la peine
sur les chemins de la Bohême (…)
NEVENOE
"Met un deiz e c'hwerzho // (Mais un jour soufflera
avel menez Are // le vent des Monts d'Arrée
met un deiz e luc'ho // Mais un jour brillera
tangwall menez Kernev... // l'incendie sur les Monts de Cornouailles
Nevenoe Nevenoe Neveneo..." (…) // Nominoë, Nominoë, Nominoë.)
Au printemps 1967 le Torrey Canyon inaugurait la triste série des marées noires qui devaient défigurer nos côtes et notamment celles du Nord Bretagne par l'Amoco Cadix en 1978. Dès les jours suivants, il fait un triomphe avec cette chanson, offerte à son public de La Mutualité le 17 avril 1967:
" Savez-vous les temps où labourant les mers nos frêles caravelles
croisaient les Terre-neuvas
où le marchand phénicien en légère nacelle
coulait le bateau génois
quand ils chantaient nos oiseaux (...)
Ils sont venus les temps où l'or germé du sable
veut baptiser l'océan et pour que juste soit la fable
le salaud se fait marchand
ils sont venus les temps où l'argent du connétable
achète la mer à l'encan et pour qu'injuste soit la fable
la noire rosée brise l'envol du goéland
car ils se meurent nos oiseaux."
